
le vrai rôle du professeur
sur un livre d'Ambroise Tournyol du Clos
Ambroise Tournyol Duclos est professeur au lycée de Saint-Chamond, il y est arrivé quand j’y étais encore. Agrégé d’histoire, il a vécu et enseigné en Centrafrique plusieurs années.
Chrétien engagé dans la défense intellectuelle de ses convictions, il propose l’éloge d’une école qui renouerait avec l’axe qui lui donne un sens : la transmission.
Compte rendu et réflexions (trop à dire...) autour de TRANSMETTRE OU DISPARAÎTRE, Ambroise Tournyol du Clos (éd. Salvator, 2021, 164 p.)
un combat interminable
Dieu sait si j’en ai lu et annoté des livres sur le naufrage de l’institution scolaire et de la «formation des maîtres» depuis 1983... !
Depuis les Maurice Maschino (Vos enfants ne m’intéressent plus, 1983, et d’autres titres), Jean-Claude Milner (De l’école, 1984), Finkielkraut, Jacqueline de Romilly, Brighelli, Cécile Ladjali avec George Steiner (Éloge de la transmission. Le maître et l’élève, Albin Michel, 2003) et tant d’autres, à tous les témoignages d’instituteurs (Marc Le Bris), de professeurs (Natacha Polony), d’élèves-professeurs dans les IUFM, ISPE, INSPE...
Sans oublier les militants de l’association «Sauver les Lettres», ceux du G.R.I.P. (Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes)...
Et en passant par l’article de mon fidèle ami Gérard Molina, agrégé de philosophie, «Refonder l’école ou accompagner sa dérive » (revue L’Aventure humaine, n° 10, dossier «Oser enseigner», éd. Puf, 2000).
Article remarqué par Xavier Darcos avant même qu’il ne devienne ministre, il était alors doyen de l’Inspection générale, dans un livre publié l’année 2000, L’art d’apprendre à ignorer (éd. Plon).
Le futur ministre écrivait, à propos du débat entre les républicains conservateurs et les pédagogues autoproclamés : «Gérard Molina, professeur de philosophie à l’IUFM de Paris, a très brillamment montré que cette discussion circulaire et aporétique de l’école sur elle-même, est aussi ancienne que l’école elle-même».
Il ajoutait en note : «Si je devais ne recommander qu’une seule et unique lecture sur la question scolaire, ce serait la lumineuse et savante intelligence de cet article d’une quarantaine de pages, auquel j’emprunte plusieurs arguments» (p. 198 de son livre).
Pris moi-même dans ce combat, j’ai créé en 2006, un blog intitulé «Pour une école de la culture, contre l’inquisition pédagogiste», avec 85 articles et 450 photos (ecoledelaculture.canalblog.com), et polémiqué avec des spécialistes en «sciences de l’éducation», des syndicalistes du SGEN, association de «Parents d’élèves» et autres contempteurs de la transmission des savoirs et de la culture, de l’exigence scolaire et de l’effort.

une séquence longue
Tout cela pour dire quoi ? Deux choses.
D’abord, toutes ces démonstrations de l’intolérable abandon du savoir-faire des maîtres au profit des lubies des pédagogistes, toutes ces analyses sonnant le tocsin n’ont guère eu d’effet politique.
Malgré quelques velléités (Gilles de Robien, Darcos, Blanquer au début...), l’écrasante puissance d’inertie de la machine dans tous ses échelons et la puissance des lobbys (pédagogiste, parents d’élèves, Bercy et son libéralisme de gestion comptable au plus juste) ont eu raison du bon sens.
Et l’école s’est enfoncée dans les aberrations de méthode et «d’ingéniérie» de management (détricotage des contenus, évaluation des «compétences» (?) au lieu des savoirs, individualisme forcené multiculturalisme niveleur, idéologie écologiste et sociétale...), chutant régulièrement à chaque classement international.
Secondement, je pensais que cette séquence longue d’une triste décomposition devait probablement aller à son terme sans qu’on ne puisse plus la retenir. Mais quel terme ?
transmission
Ambroise Tournyol du Clos répond à cette question. Il écrit : «l’incroyable enjeu auquel notre société est confrontée : transmettre ou disparaître» en évoquant la «résistance» et même l’«objection de conscience» qu’il faut déployer pour y parvenir (p. 41).
Les symptômes qu’il relève ne sont pas nouveaux : baisse du niveau scolaire, fabrique des inégalités sociales, crise du recrutement (p. 19-22). Pour y faire face ? Une ambition déclinée par Ambroise Tournyol du Clos.
arrachement à l’empire de l’utile
«C’est par la transmission d’une culture commune, solide et exigeante, que nous pourrons réunifier "l’archipel français" (cf. Jérôme Fourquet). L’enseignement est un acte poétique [cf. p. 111-114] qui dévoile et élabore le sens du monde».
Ambroise Tournyol du Clos précise : «Comme nous l’apprend son étymologie latine, "insignio", enseigner c’est désigner, mettre un signe sur les choses et les êtres, signaler à chacun que la vie a un sens et qu’on la respecte mieux quand on la connaît mieux. Cet arrachement à l’empire de l’utile pourrait nous permettre de renouer avec la vérité de notre existence» (p. 23).
À ce titre, on ne peut que s’accorder avec l’auteur quand il déplore les «enseignements vidés de leur contenu (...) par des pédagogies idéalistes» (p. 33). Ou qu’il brocarde «la pédagogie de la diversion» (p. 95).
Enfin qu’il se désole avec une pertinence cruelle :
«Combien d’apprentissages concrets sont passés par pertes et profits au nom d’une moraline destinée à changer les cœurs et les consciences ? Combien d’enseignants se persuadent encore aujourd’hui que l’essentiel de leur mission est d’inculquer les valeurs de la République, le vivre-ensemble, l’amour de la démocratie, le rejet du racisme, la relativisation du genre plutôt que de transmettre l’intelligence du Moyen Âge, la saveur de la prose rabelaisienne, la rigueur des fonctions affines, l’observation patiente et méthodique d’une bactérie ?» (p. 33).
les parents responsables ?
Selon Ambroise Tournyol du Clos, oui. «Une bonne partie des difficultés auxquelles sont confrontées les enseignants proviennent d’un défaut d’éducation dans les familles» (p. 42). L’État a sa part de responsabilité dans ce constat.
En attestent «les initiatives intempestives et déplacées de (...) Peillon et Belkacem sous le mandat de François Hollande (2013-2017) ou, plus récemment encore, l’interdiction de l’instruction en famille et les contraintes toujours plus grandes imposées aux écoles hors-contrat au nom de la lutte contre le séparatisme. Au lieu de cibler les structures islamistes alors en cause» (p. 42).

professeur artisan
On lira avec profit les développements qui désignent le professeur comme un artisan et non comme un exécutant des folles méthodes de «l’ingénierie pédagogique» des «chercheurs en sciences de l’éducation» (p. 44). Ou encore : «l’école souffre également d’un rapport servile aux modes pédagogiques» (p. 57).
Et on appréciera, ô combien, cette remarque : «tout professeur devrait se cultiver intimement et quotidiennement des matières qu’il dispense. Par la lecture, les conférences, le cinéma, la radio... On ne nourrit pas ses élèves si l’on n’est pas soi-même nourri de la substantifique moelle de la culture» (p. 47).
Incise personnelle. Il m’est arrivé de substituer à un cours, sans volonté délibérée au départ, l’évocation d’une lecture effectuée durant le week end qui venait de s’achever. Il s’agissait de La Serpe de Philippe Jaenada (éd. Julliard, 2017, 648 p.).
D’abord étonnés qu’on puisse lire plus de 600 pages en deux jours, ils ont surtout été tenus en haleine par le récit que j’en faisais (qui n’était pas exempt de rapport avec l’histoire en général), sans rien dévoiler des vérités ultimes bien sûr, malgré leurs supplications.
l’originalité d’Ambroise
À côté des idées artisanales sur le métier de professeur, défendues par tant de ses prédécesseurs, Ambroise Tournyol du Clos manifeste son originalité en les adossant à une démonstration philosophique et même religieuse.
Il leur donne une cohérence différente de celles qui puisaient leur pertinence sur le souci d’un peuple de perpétuer son histoire et sa culture par la transmission d’un héritage reçu qui s’exprime, selon la formule de Renan, par : «la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis». Indépendamment de toute conviction religieuse... ce qui ne veut pas dire de toute sensibilité religieuse.
Le professeur d’histoire de Saint-Chamond définit d’abord l’enseignement «comme un acte politique fondamental» (p. 67). Entorse à la laïcité ?
Non, parce qu’il n’est pas question de choix politique partisan mais, dirais-je, de la politique au sens grec : «ce qui transforme la communauté biologique en communauté politique» (p. 67).
Et le premier soutien de la voûte démocratique, c’est l’AUTORITÉ : «l’autorité permet la croissance de celui auquel elle s’applique» (p. 68). L’autorité, quelle légitimité ?
Réponse de l’agrégé d’histoire : «loin de se réduire à ses expressions concrètes, une certaine assurance dans le verbe mais aussi la discipline qui forme le cadre des apprentissages, l’autorité naît d’abord de la reconnaissance partagée d’une vérité TRANSCENDANTE. Quelque chose nous précède et nous dépasse, et la conscience de ce trésor destiné à enrichir notre cœur requiert notre obéissance en même temps que l’usage raisonné de notre liberté» (p. 71-72).

des alliances entre croyants et non-croyants
Ambroise Tournyol du Clos s’appuie sur Régis Debray (Croyances historiques, réalités religieuses, Gallimard, 2016), guère connu pour sa foi religieuse, qui écrit : «Si nous n’avions pas, non la faiblesse de croire, mais la force de croire, nous n’aurions pas d’avenir devant nous, ni de société où vivre, ni nulle envie d’agir. L’incroyance absolue est un luxe de légume, on aurait tort d’en abuser, sauf à vouloir sécher sur pied» (p. 74).
Le professeur d’histoire cite plusieurs fois Régis Debray, mais aussi Chesterton, Rémi Brague, Bergson, Bernanos, Camus, Hannah Arendt... Il en tire une conclusion : «l’exigence du sacré qui légitime le sacrifice et interdit le sacrilège, échappe ainsi à l’entendement de nos ministres qui ne connaissent plus que le confort rhétorique des "valeurs"» (p. 75).
la double allégeance
Comme mon intention est de donner à lire Ambroise Tournyol du Clos, je termine avec une ultime citation dont j’espère que nous saurons surmonter le défi qu’elle énonce : «L’enseignement de l’histoire souffre d’un défaut d’incarnation, parce qu’il s’est fixé un horizon moral indépassable» (p. 125) (M’sieur, c’est qui les gentils, c’est qui les méchants ?).
Devant ce fiasco : «l’effondrement du pacte républicain auquel nous assistons aujourd’hui devrait nous inciter à emprunter d’autres voies pédagogiques. L’individualisme croissant, le nihilisme ambiant ou encore les progrès du communautarisme islamiste mettent en échec notre ambition de former des consciences citoyennes. Nos élèves sortent de nos cours d’histoire, au mieux indifférents, au pire méfiants, cultivant le principe de la double allégeance : supporter, le temps du cours, la morale républicaine que l’Éducation se donne la tâche d’inculquer, apprendre à y résister à la maison ou ailleurs» (p. 126).
Michel Renard
9 septembre 2023

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